Justin II

Justin II
Empereur byzantin
Image illustrative de l’article Justin II
Justin II sur un solidus.
Règne
-
12 ans, 10 mois et 20 jours
Période Dynastie justinienne
Précédé par Justinien Ier
Suivi de Tibère II Constantin
Biographie
Nom de naissance Flavius Iustinus Iunior Augustus
Naissance vers 520
Décès (58 ans)
Constantinople
Père Dulcidio (ou Dulcissimus)
Mère Vigilantia
Fratrie Marcellus, Praejecta (en)
Épouse Sophie

Justin II (latin : Flavius Iustinus Iunior Augustus, grec : Φλάβιος Ἰουστίνος ὁ νεότερος) règne sur l'Empire byzantin du à sa mort le  ; il est le neveu et successeur de Justinien. Après avoir réglé les dettes laissées par ce dernier, Justin mène une stricte politique financière qui tranche avec la prodigalité de son prédécesseur, le faisant même accuser d'avarice.

En matière religieuse, il tente, mais sans succès, de rallier monophysites et orthodoxes. Le royaume lombard en Italie et l'unification territoriale du royaume wisigoth fait perdre la plupart des territoires que Justinien a reconquis en Occident. En Orient, la trêve conclue par Justinien avec les Sassanides est rompue et une longue guerre s'ensuit qui se continue bien au-delà du règne de Justin. Les échecs tant à l'intérieur qu'à l'extérieur ont raison de la santé mentale de l'empereur : son épouse Sophie et le comte des Excubites, Tibère II Constantin, assurent la direction de l'empire pendant les toutes dernières années de sa vie.

Sources

Plusieurs sources permettent d'approcher le règne de Justin II. La chronographie de Ménandre le Protecteur, qui poursuit l'oeuvre d'Agathias, souffre de son caractère parcellaire car bien des parties ont disparu. Le livre V de l’Histoire ecclésiastique d'Évagre le Scolastique est bien plus complet mais présente un biais fortement hostile à Justin II, notamment dans sa gestion des guerres contre les Sassanides. Il critique aussi sa personnalité, pleine de luxure, d'arrogance et porteuse de sa folie à venir[1]. Autre religieux contemporain de Justin II, Jean d'Éphèse semble avoir pleinement côtoyé la cour impériale et le récit qu'il en tire est particulièrement riche. Mais en raison de ses convictions monophysites, il est aussi hostile à l'empereur et ses écrits doivent donc être pris avec un certain recul. Pour autant, il se distingue d'Evagre par un ton plus compassionnel quant à la maladie qui frappe l'empereur[2]. Autre auteur byzantin, Jean Malalas meurt la même année que Justin II mais son récit s'arrête à la mort de Justinien, il ne peut donc éclairer que sur le contexte de l'accession au pouvoir de Justin II. Concernant les bribes conservées de l’Histoire ecclésiastique de Jean d'Épiphanie, cousin d'Evagre, elles présentent l'avantage de concerner les débuts de la guerre contre les Sassanides en 571. Il n'est pas exclu que des historiens contemporains ou postérieurs aient eu accès au reste du texte aujourd'hui perdu même si la postérité de cet auteur apparaît bien faible.

Si Théophylacte Simocatta est principalement connu comme source pour le règne de l'empereur Maurice, son récit débute dès 565 et peut donc être mobilisé pour analyser la politique étrangère de Justin II, même si la chronologie est parfois douteuse. Plus tardif, le récit de Théophane le Confesseur s'appuie grandement sur celui de Jean Malalas pour la période considérée mais s'en détache parfois, notamment dans un sens plus favorable à Justin II dont il loue la piété mais qu'il décrit malgré tout comme autoritaire[3],[4]. D'autres chroniqueurs qui écrivent plusieurs siècles après la mort de Justin II peuvent être pris en compte, avec des réserves, dès lors qu'ils s'appuient potentiellement sur des textes aujourd'hui perdus, à l'image des chroniques syriaques de Michel le Syrien ou de Bar Hebraeus.

D'autres sources plus ou moins fiables peuvent être convoquées comme l'Éloge de Justin le Jeune (In laudem Justini minoris) par Corippe, écrivain de langue latine qui livre une sorte de panégyrique en faveur de Justin II à l'occasion de son accession au trône mais souffre des biais propres à ce style littéraire ouvertement favorable à l'empereur. En revanche, il éclaire sur les événements intervenant autour de cette accession[5]. De même que ce texte est l'un des derniers témoignages de ce type de littérature en latin, tout en attestant de l'influence grandissante du christianisme, un poème de Dioscore d'Aphrodité dédié à Justin II est un des derniers exemples de production égyptienne rattachable au genre antique. Là aussi, l'usage de références chrétiennes, pour souligner notamment la piété de l'empereur, symbolisent la christianisation de plus en plus grande de la production littéraire[6].

Ces écrivains traitent surtout des événements d'Orient. Pour les événements d'Italie, on se référera à l'œuvre de Paul Diacre qui vit sous Charlemagne et qui écrit une Histoire des Lombards (Historia Langobardorum), allant des origines à l'an 744 (mort du roi Liutprand et aux registres du pape Grégoire Ier (590-604). Ce récit offre donc un éclairage sur les débuts de l'invasion lombarde de l'Italie. On trouve également des remarques sur Justin II chez les auteurs occidentaux comme Grégoire de Tours (Histoire des Francs) et Jean de Biclar (Chronique), permettant de saisir des éléments des relations entre l'Empire byzantin et les royaumes d'Europe occidentale. Dans l'ensemble, Justin II jouit d'une image positive parmi les auteurs occidentaux de son époque, comme Jean de Biclar, vraisemblablement en raison de ses convictions religieuses favorables aux conclusions du concile de Chalcédoine. Ainsi, l'évêque de Poitiers Venance Fortunat loue son orthodoxie religieuse[7]. En revanche, Grégoire de Tous, peut-être influencé par des récits byzantins hostiles à Justin II, lui est moins favorable[8],[9].

Les pièces de monnaie frappées sous Justin II portent encore des légendes en latin, ce qui porte à croire que cette langue était encore dominante à la cour. Toutefois, s'il faut en croire Corippe, les discours faits devant l'empereur l'étaient en latin ou en grec.

Michel le Syrien, auteur plus tardif du XIIe siècle et dont les écrits sont souvent fiables, écrit de Justin II qu'il est le « dernier Franc » à gouverner l'Empire romain. A l'époque des Croisades, une interprétation possible est de souligner le fait qu'il est le dernier empereur d'origine latine ou associé à la latinité à diriger l'Empire[10].

Succession de Justinien

Mosaïque représentant Justinien dans la basilique San Vitale (Ravenne).

Jeunesse et ascension

Les premières années de la vie de Justin sont nimbées d'un certain mystère. Si le Synopsis Chronike, un texte parfois attribué à Théodore Skoutariotès, est fiable, alors Justin serait né en 511 car il serait mort à l'âge de soixante-sept ans. Toutefois, cette source date du XIIIe siècle et sa véracité reste incertaine. La plupart des historiens reconnaissent qu'il est né avant 520 car il est décrit d'âge mûr par Corippe quand il accède au trône[11]. Il n'est mentionné dans les textes qu'à partir de 552, au moment de la controverse des Trois Chapitres entre Justinien et le pape Vigile, détenu à Constantinople. Il participe à l'ambassade envoyée par l'empereur pour le persuader de rallier la position théologique défendue par Justinien. Il détiendrait alors la fonction de curopalate et aurait été précédemment été consul. Toujours lors de cette mission, le pape aurait demandé un deuxième entretien avec Justin quelques mois plus tard, alors que le pape est toujours maintenu sous surveillance à Constantinople. Du fait de cette titulature, notamment la détention du titre de curopalate devenu central dans la hiérarchique aulique d'alors, Justin tiendrait déjà un rôle primordial dans l'entourage de Justinien[12]. D'ailleurs, les autres ambassadeurs sont tous de rangs prestigieux, à l'image du général Bélisaire ou de Pierre le Patrice.

Il est possible que Justin ait détenu un rôle non négligeable dans la sécurité de Constantinople. En sa qualité de curopalate, des historiens comme Ernst Stein lui donnent un rôle de supervision des gardes palatins. En outre, les sources mentionnent sa présence dans la mission d'escorte des Bulgares qui ont accepté de s'éloigner de Constantinople, tandis qu'il participe à la répression d'émeutes urbaines en 562-563.

Prise du pouvoir

Carte de l'Empire d'Orient à la mort de Justinien.

Quoi qu'il en soit, ses titres et ses fonctions démontrent une forte présence autant qu'une influence certaine à la cour de Justinien. Son mariage avec Sophie, la nièce de Théodora, l'impératrice régnante, aurait également contribué à le rendre légitime à la succession. Surtout, il a probablement su se bâtir un étroit réseau d'alliances pour consolider ses prétentions. A la mort de Justinien, le , la succession ne semble pas avoir été organisée, d'autant que Justinien n'a pas d'enfants. Le déroulé des événements est incertain mais il semble qu'un groupe de courtisans parvient à verrouiller la succession au profit de Justin. Callinique, le praepositus sacri cubiculi présent au moment de la mort de Justinien affirme que ce dernier a proclamé Justin comme son successeur dans ses derniers instants. Cela doit suffire à le faire triompher sur son concurrent le plus direct, un homonyme, le général Justin, fils du cousin de Justinien Germanus. Selon Averil Cameron, cet autre prétendant aurait une plus grande aura mais il est absent de Constantinople, centre du pouvoir, au moment de la mort de son oncle, ce qui le disqualifie au moment décisif[13].

Immédiatement après le décès, Callinicus prend avec lui quelques sénateurs et le nouveau patriarche, Jean III Scholastique, et va informer Justin des dernières volontés de son oncle. Justin peut également profiter de sa proximité avec Tibère, un ami qu'il a promu au poste stratégique de chef des Excubites, la garde impériale, ce qui lui garantit le soutien de l'armée[14]. Le Sénat se hâte de sanctionner cette version des faits. Le lendemain, Justin, après avoir été soulevé sur un bouclier, gage de l'appui de l'armée, se rendait avec son épouse Sophie à la basilique Sainte-Sophie pour y être couronnés avant de recevoir l'hommage de leurs sujets à l'hippodrome[15],[16],[17].

Bélisaire, le général ayant reconquis une bonne partie de l'empire pour Justinien, étant mort, le seul autre prétendant éventuel était l'un des deux fils de Germanus, également prénommé Justin, qui servait en Illyrie comme magister militum. Peu après l'avènement de Justin, ce dernier fut relevé de son commandement et envoyé à Alexandrie où il fut exécuté avec deux sénateurs après que des accusations fort douteuses de conspiration eurent été portées contre eux[16],[18],[19].

Cérémonie de proclamation impériale

Portrait de Justin dans le Mutinensis gr. 122, manuscrit du XVe siècle.

L’accession au trône de Justin II en novembre 565 s’inscrit dans la continuité des traditions palatiales byzantines tout en présentant des particularités notables. Son couronnement intervient dans un contexte marqué par la disparition de Justinien, un règne long et puissant qui rend la transition particulièrement délicate. L’organisation des funérailles impériales et l’investiture du nouveau souverain sont soigneusement mises en scène pour légitimer cette succession.

Selon le récit de Corippe, poète officiel de l’époque, la cérémonie d’accession de Justin II s’articule autour de trois moments clés. D'abord, l’exposition du corps de Justinien, placé sur une civière dorée, paré de ses insignes impériaux, dans le Grand Palais. Ce maintien des symboles du pouvoir sur la dépouille traduit l’idée d’une continuité entre le règne de l’empereur défunt et son successeur. Ensuite, la reconnaissance populaire et sénatoriale : tandis que le peuple de Constantinople se réunit à l’Hippodrome pour acclamer Justin, les dignitaires de l’Empire, notamment le Sénat et les chefs militaires, organisent son intronisation dans le Grand Palais. Enfin, l’investiture proprement dite : Justin reçoit les insignes impériaux, à l’exception du diadème, qu’il ne revêt qu’au moment du couronnement officiel par le patriarche, après avoir été élevé sur le pavois. Le rituel inclut aussi des processions aux églises palatiales de l’archange Michel et de la Vierge, marquant l’association du souverain à la protection divine. Il déclame aussi deux discours, d'abord à l'intention des sénateurs puis depuis la kathisma, au bénéfice du peuple rassemblée dans l'Hippodrome. C'est seulement à l'issue de ce cérémonial qu'intervient l'enterrement de Justinien, clôturé par un banquet. Enfin, sept jours plus tard, Justin II reçoit les ambassadeurs étrangers, dans un étalage de luxe que souligne Corippe, dans le but évident d'impressionner les dignitaires venus à sa rencontre[20].

Ce mode de succession présente des similitudes avec l’intronisation d’Anastase en 491, où le Sénat et l’armée ont reconnu le nouvel empereur avant que les funérailles de Zénon ne soient achevées. Toutefois, contrairement à cette transition relativement fluide, Justin II devait surmonter l’opposition d’une faction favorable à un autre prétendant, Justin fils de Germanus. L’imbrication des funérailles et de l’investiture renforce la nécessité d’une transmission immédiate du pouvoir. Par ailleurs, Justin entend se poser en successeur naturel, ce qui explique peut-être que la cérémonie se tienne majoritairement au Grand Palais et non à l'Hippodrome et au sein de la basilique Sainte-Sophie, à l'instar du propre couronnement de Justinien par son oncle Justin Ier[21]. De même, la continuité symbolique entre l’ancien et le nouveau règne rappelle le précédent de Constantin Ier, dont Eusèbe de Césarée rapporte que le corps est conservé au palais après sa mort, et que les dignitaires continuent à lui rendre hommage comme s’il était vivant, jusqu’à la désignation officielle de ses successeurs.

L’avènement de Justin II n'est pas seulement une question de droit dynastique mais aussi une manœuvre politique orchestrée par ses alliés. Enfin, la mise en avant des victoires militaires de Justinien, notamment par l’utilisation de tissus illustrant ses campagnes lors des funérailles, vise à asseoir la légitimité de Justin II en le présentant comme l’héritier naturel de son oncle, garant de la continuité impériale, par-delà une succession potentiellement contestée[22].

Entourage

La place de Sophie

Demi follis battu à Carthage dans les années 570, représentant Justin II et Sophie.

L’impératrice Sophie, épouse de Justin II (565-578), a joué un rôle central dans le gouvernement byzantin, dépassant largement le cadre traditionnel réservé aux impératrices. L’étude d’Averil Cameron met en lumière son influence politique, économique et religieuse, ainsi que son rôle décisif lors de la maladie mentale de son époux et dans la transition vers son successeur, Tibère II[23].

Dès les premières années du règne de Justin II, Sophie participe activement aux grandes décisions. Elle semble avoir un rôle dans la frugalité budgétaire prêtée à Justin II, l'encourageant à ne pas payer le tribut aux Avars[24]. Avec l'inaptitude croissante de Justin, elle prend en charge des actions diplomatiques mais elle est active en matière de politique religieuse assez vite, puisqu'elle est associée aux décisions de son mari. Sophie se distingue ainsi des impératrices précédentes par son rôle exécutif affirmé, apparaissant dans les documents officiels, la monnaie impériale et les inscriptions au même titre que son mari[25]. Au moment de la maladie de son mari, elle s'oppose vivement à Tibère, pourtant favori de l'empereur et impose notamment que sa femme ne pénètre pas dans le Palais impérial[26]. Du fait du rôle croissant qu'elle occupe dans la direction de l'Empire, avec tout un ensemble de partisans à ses côtés, Sophie constitue le premier exemple d'impératrice byzantine régnante, avec un rôle plus affirmé encore que celui de Théodora, sa tante qui agit plutôt en soutien de Justinien[27].

La cour

Pour gouverner, Justin II s'entoure de membres de sa famille, en particulier son frère Marcellus et son cousin Baduaire. Ce dernier devient notamment curopalate sous Justin et sert comme général dans ses armées[28]. Autre cousin de l'empereur, Marcianus ou Marcien devient maître des milices pour l'Orient mais est congédié pour insuffisance ou conspiration, en pleine guerre contre les Sassanides[29]. Si Justin II élimine bien vite son homonyme et concurrent à l'Empire, il n'en tient pas rigueur à son frère et fait de Justinien l'un de ses principaux généraux, maître des milices pour l'Arménie[30]. Au-delà de ce cercle familial, Justin II renforce bien vite ses relations avec son ami Tibère, chef des Excubites et qui devient rapidement le principal personnage de l'Empire après lui. Maître des milices dans les Balkans, il devient ensuite César en 574, faisant de lui l'héritier de fait de l'Empire. Il exerce son influence jusque dans l'élimination de certains courtisans issus du régime de Justinien, à l'image de l'épuration qui frappe le patrice Aetherius et certains de ses complices en 566 pour complot contre l'Empereur. Adversaires de Tibère, ils paient probablement cette inimitié[31]. Ainsi, avec l'impératrice Sophia, très influente à la cour, Tibère est capable d'être à l'origine de décisions fortes sur le gouvernement de l'Empire.

Comme d'autres empereurs romains d'Orient qui l'ont précédé, Justin II promeut largement des diginitaires venus des provinces orientales de l'Empire. C'est le cas du comte des largesses sacrées Magnus qui vient de Syrie, de même que Mégas, contrôleur de l'argent et curateur à Constantinople. Anastase[32], le questeur du palais sacré et maître des offices jusqu'en 567, est né à Samarie, tandis que le cubiculaire et sacellaire Narsès vient vraisemblablement d'Arménie[33]. Certains de ces dignitaires doivent composer avec le virage hostile aux monophysites que prend Justin II lors de son règne, car plusieurs professent ce courant du christianisme, à l'image de Callinique ou du fils de Pierre le Patrice, Théodore. C'est surtout l'entourage de Sophie qui est largement composé de monophysites, à l'instar des eunuques Andreas et Stephanus. Si ce dernier accepte d'adhérer aux canons du concile de Chalcédoine, Andreas doit devenir moine et subit des tortures[34]. Même la belle-soeur de Justin II, Iuliana, est éloignée de la cour du fait de ses sympathies monophysites. Pour autant, cette répression à l'égard des monophysites n'est pas absolue et plusieurs fonctionnaires retrouvent parfois les grâces impériales, comme pour le consul Jean ou le comte des biens privés Eudaemon, peut-être protégés par Sophie[35].

Dans l'ensemble, Vincent Puech souligne la coexistence de deux cercles d'influence autour de Justin, qui tendent à s'affirmer à mesure que les capacités de gouvernement de l'empereur diminuent. D'un côté, la présence de Tibère est sensible dès 565 mais elle s'oppose au réseau des partisans de Sophie, largement syriens et monophysites et qui s'apparente fortement aux réseaux constitués par Théodora, la prédécesseuse de Sophie comme impératrice[36].

Politique intérieure et religieuse

Les premiers mois du règne de Justin II s'avérèrent prometteurs. Lors de son couronnement à Sainte-Sophie, il avait professé son attachement à l'orthodoxie et, après avoir regretté que Justinien, dans sa vieillesse, eut négligé ou mal administré la chose publique, s'était engagé à payer toutes les dettes encore dues au moment du décès de l'empereur. Il renouvela son consulat en 566 en accordant une remise des arriérés d'impôt s'étendant jusqu'en 560[17],[19]. Cette même année, il rétablit (novelles 140) le divorce restreint par Justinien en 542 (novelles 117).

Tout comme Anastase Ier avant lui et contrairement à son prédécesseur, Justin mena par la suite une stricte politique financière qui lui valut à la fin de son règne une réputation d'avarice. Il imposa des droits de douane sur l'importation du vin et obligea les détenteurs de coupons donnant droit à une distribution gratuite de pain à payer une somme forfaitaire de 4 solidi pour ce privilège. En 569, il tenta de remettre en application un édit de Justinien interdisant la vente des gouvernorats de province (ce qui rapportait des revenus appréciables appelés suffragia), espérant qu'une réduction de la corruption rapporterait plus que la vente des titres, réforme qui s'avéra toutefois éphémère. Il s'attacha également à réduire les dépenses à un point qui mit en péril la bonne marche de certains départements de l'empire dont l'armée[37],[38].

Politique religieuse

L’empereur Justin II (565-578) hérite d’un empire marqué par de vives tensions doctrinales, notamment entre les tenants du concile de Chalcédoine et les monophysites, influents en Orient, notamment en Syrie et en Égypte. Sa politique religieuse oscille entre tentative de conciliation et persécution, reflétant les défis de l’unité religieuse dans un empire où la foi et la politique sont étroitement imbriquées. Ses prédécesseurs ont d'ailleurs eux-même varié dans leurs prises de positions, avec parfois des tensions sensibles avec la papauté, largement hostile aux monohysites[39].

À son avènement, Justin II semble d’abord adopter une approche modérée envers les monophysites. Le chroniqueur monophysite Michel le Syrien rapporte qu’il autorise le retour d’exil du patriarche monophysite d’Alexandrie, Théodose, et permet la tenue d’une oraison funèbre condamnant le concile de Chalcédoine après la mort de ce dernier en 566. Ces gestes suggèrent une politique d’apaisement, voire une tentative de compromis doctrinal.

Entre 567 et 571, Justin II cherche à formuler une nouvelle profession de foi susceptible de rallier monophysites et chalcédoniens, dans la lignée de l’Hénotique de Zénon (482). Un premier décret de conciliation est émis à Callinicum, sur la frontière perse, où il est rejeté par les moines monophysites. En 571, un second édit est promulgué à Constantinople après consultation des évêques monophysites. Tout en reconnaissant l'existence théorique de deux natures du Christ, il postule également que celles-ci sont tellement unies qu'elles ne peuvent être distinguées. Cependant, il ne satisfait ni les monophysites, qui le jugent trop proche du concile de Chalcédoine, ni les chalcédoniens, qui le considèrent trop conciliant[40].

Le refus des monophysites de se conformer à cet édit conduit Justin II à opérer un revirement brutal. Dès 572, une vague de persécutions s’abat sur les monophysites, orchestrée par l’impératrice Sophie et des figures influentes comme le patriarche Jean Scholastique et le questeur Anastase. Les évêques monophysites sont emprisonnés, exilés, et certains contraints de recevoir la communion selon le rite chalcédonien sous la contrainte[41],[37].

Le revirement de Justin II ne relève pas uniquement d’une question doctrinale : il s’inscrit dans un contexte politique et militaire tendu. En 573, la chute de la forteresse de Dara face aux Perses sape la crédibilité de l’empereur et précipite sa dégradation mentale. L’impératrice Sophie et le césar Tibère prennent alors progressivement le contrôle du gouvernement. La persécution des monophysites peut être interprétée comme un moyen de resserrer l’unité des milieux chalcédoniens autour du pouvoir impérial à un moment où l’autorité de Justin II est fragilisée.

D’un autre côté, Justin II cherche à renforcer les liens avec l’Occident catholique. Son envoi d’une relique de la Vraie Croix à la reine Radegonde à Poitiers et le don d’une croix impériale à Rome témoignent d’une volonté d’apparaître comme le champion de l’orthodoxie face aux hérésies perçues en Orient.

A l'instar de certains de ses prédécesseurs dont Justinien, Justin II se distingue par sa politique répressive à l'encontre des Samaritains, privés de certains droits[42].

Actions architecturales

L’empereur Justin II (565-578) a longtemps souffert d’une mauvaise réputation dans les sources historiques, notamment en raison des critiques acerbes de Jean d’Éphèse et d’Évagre le Scholastique, qui voyaient en lui un souverain capricieux et dépensier. Pourtant, l’étude d’Averil Cameron met en lumière un aspect souvent négligé de son règne : son mécénat artistique, qui traduit une volonté de renouveler l’idéologie impériale et d’inscrire son règne dans une continuité architecturale et iconographique avec celui de son prédécesseur, Justinien, reconnu pour son action architecturale rapportée par les sources de son temps[43].

Malgré une situation financière difficile à son accession au trône, Justin II a lancé d’importants projets architecturaux et artistiques, poursuivant et adaptant les ambitions monumentales de Justinien. Il prolonge le développement du Grand Palais impérial, avec possiblement la construction du Chrysotriklinos, une nouvelle salle du trône qui devait devenir un centre majeur du cérémonial impérial à Byzance[44]. Ce projet s’inscrit dans une évolution où le souverain est de plus en plus mis en scène comme l’incarnation du pouvoir sacré. Il entreprend également la restauration et l’embellissement d’églises majeures : Justin II a particulièrement investi dans le culte marial en restaurent les grandes églises dédiées à la Vierge, notamment dans le quartier des Blachernes et la Chalkoprateia. Il s’agit là d’une affirmation politique et religieuse, renforçant l’idée de la protection divine sur Constantinople. Son action de mécénat artistique est étendue aux statues et aux monuments publics, avec l’érection de nombreuses statues impériales, non seulement dans des lieux religieux mais aussi dans des espaces publics prestigieux, comme l’Aqueduc de Valens ou l’Hippodrome. Plus prosaïquement, il fait restaurer le Kontoskalion, auquel il donne le nom de sa femme, peut-être même avant son arrivée sur le trône, faisant aussi ériger quatre statues, le représentant avec sa femme et leurs deux enfants[45].

Il est également lié à plusieurs palais, notamment celui de Sophie bâti pour sa femme ou le Deuteron, possiblement érigé avant son arrivée au pouvoir, alors qu'il est curopalate. Enfin, il en fait bâtir un sur l'île de Prinkipo, sans compter des restaurations de palais existants[46]. Il contribue aussi à la réparation des murailles de Constantinople[47] et s'illustre également dans certaines oeuvres charitables, notamment la construction d'une léproserie et d'un orphelinat, même si le premier bâtiment est parfois attribué à Constance Ier[46],[48].

Enfin, Justin II a fait envoyer des objets somptueux, comme la célèbre Croix du Vatican, aux grandes institutions chrétiennes de l’Occident, soulignant le rôle de l’empereur byzantin comme protecteur de la foi orthodoxe.

Politique étrangère

Face à l'émergence des Avars

le royaume lombard d'Italie
Le royaume lombard d'Italie à la mort d'Alboïn (572).

Justinien avait réussi à redonner à l'Empire une extension territoriale digne des siècles passés en reprenant notamment le contrôle de l'Italie. Ces succès sont cependant de courte durée. Pour lutter contre les Bulgares et les Antes, il a fait appel aux Avars, peuple des steppes asiatiques qui a étendu progressivement leur domination sur le Caucase jusqu'à l'Ukraine. Les Avars deviennent ainsi la plus importante puissance sur le Danube. Conscients de leur force, ils envoient une délégation à Constantinople à l'occasion de l'accession de Justin au pouvoir pour réclamer le tribut annuel que Justinien a consenti à leur payer pour qu'ils éloignent les autres tribus des frontières impériales. Toutefois, imbu de la dignité de l'empire et conscient que les Avars ont eux-mêmes envahi la Thrace en 562, Justin refuse de payer, arguant que le traité signé avec Justinien n'établit aucune obligation formelle[49],[N 1].

Dans l'immédiat, les Avars ne menacent pas l'Empire. Néanmoins, ils répondent à l'appel des Lombards, installés en Norique (Autriche actuelle), qui combattent les Gépides habitant la Pannonia Secunda. Ces derniers appellent les Byzantins à l'aide et promettent de leur céder la ville de Sirmium. En échange, Justin II envoie Baduaire en 565-566 les soutenir. Cette alliance entraîne la défaite des Lombards. Toutefois, Cunimond, le souverain gépide, ne cède pas Sirmium et il se retrouve seul face aux Lombards, désormais appuyés par les Avars[50]. Il est alors écrasé et son peuple largement massacré ou mis en esclavage[51]. Les Byzantins en profitent pour reprendre Sirmium, placée sous le commandement de Bonus. En 568, quelques mois après le début de l'invasion lombarde en Italie, les Avars se dirigent vers la Dalmatie, détruisant tout sur leur passage et assiègent Sirmium. Bonus parvient à obtenir qu'ils se retirent et accepte quelques mois plus tard qu'une ambassade se rende à Constantinople, ce que Justin II lui reproche vivement, estimant les conditions des Avars inacceptables[52]. La suite des événements est plus confuse et mal couverte par les sources. La guerre se poursuit sans engagements majeurs avant 572, de même que les discussions ne sont probablement pas interrompues. C'est Tibère, le favori de Justin, qui est envoyé combattre les Avars, sans parvenir à remporter de résultats probants. Dénué de troupes suffisantes, surtout dans le contexte de la guerre contre les Perses, il est même battu vers 574[53]. Il doit demander une trêve et Justin se voit forcé de payer un tribut de 80 000 pièces d'argent, somme bien supérieure au tribut initial. Cet échec contribue probablement à son retrait des affaires de l'Empire[54],[55],[56],[57].

L'Italie et la péninsule ibérique

Si Justin semble plutôt maladroit dans sa gestion des affaires balkaniques, c'est en Italie que la menace est la plus grande. Les Lombards, qui ont servi comme mercenaires sous Narsès pour achever la conquête de la péninsule, deviennent des voisins de plus en plus pressants de l'Empire. Installé en Pannonie, ils lorgnent sur le nord de l'Italie, qu'ils finissent par attaquer en 568, sous la conduite d'Alboïn, avec l'aide de contingents d'autres peuples, dont des Gépides ou des Sarmates, voire des Slaves[58]. Ils s'emparent d'abord du Frioul et poursuivent leur progression jusqu'en 572. Ils pénètrent dans la grande plaine désormais connue sous le nom de Lombardie, prenant d'abord Milan en 569 puis Pavie au terme d'un long siège en 572, jetant les bases du royaume lombard[59]. L'Italie est alors profondément fragilisée par la longue guerre des Goths et les Byzantins manquent de troupes à opposer à ces nouveaux venus. Par ailleurs, il ne faut pas négliger la loyauté possiblement toute relative des populations du nord de l'Italie, qui n'a été repris par l'Empire que quelques années auparavant[60]. Les possessions byzantines se trouvent bientôt réduites à Ravenne et aux îles de la région de Venise au nord, à Rome et à Naples au centre, et à la Calabre, à la Sicile et à la Sardaigne au sud. Simultanément à l'attaque lombarde, Justin doit composer avec le départ de Narsès de sa fonction de préfet du prétoire. Il le remplace par Longin qui se contente de sanctuariser les régions de Ravenne et de Rome et de maintenir une continuité territoriale entre ces territoires[61],[N 2]. Si Alboïn s'arrête après avoir pris la Toscane, plusieurs de ses généraux continuent l'invasion et créent les duchés semi-indépendants de Spolète et de Bénévent, annonçant ainsi la fragmentation de l'Italie du Moyen Âge[54]. Quant au fils et successeur d'Alboïn, Cleph, il se distingue par la répression des élites romano-byzantines et la poursuite de la guerre contre l'Empire, même s'il périt lui aussi victime d'un assassinat vers 574, ouvrant une période de relative anarchie parmi les Lombards, qui permet aux Byzantins de stabiliser le front.

Carte de la province byzantine d'Espagne, soumise à la pression des Wisigoths dès la mort de Justinien.

La relative passivité de Justin II face aux défaites italiennes a été diversement appréciée, de même que son abandon des Gépides, qui traduit surtout la diplomatie traditionnelle de l'Empire de jouer des divisions entre les peuples barbares, avec le risque de provoquer d'autres menaces[62]. Son inaction est la résultante du manque de moyens d'un Empire confronté à de multiples défis, surtout à partir de 572 et de la reprise de la guerre contre les Perses. La folie qui frappe l'empereur dans ses dernières années contribue sûrement à aggraver ces difficultés. Il aurait également donné une fin de non-recevoir aux demandes des Lombards d'être reconnus comme alliés ou Fédérés de l'Empire. Toutefois, apprenant le siège de Rome en 575, il envoie du ravitaillement à la péninsule ainsi que le général Baduaire pour combattre les Lombards, sans succès puisqu'il meurt en 576[63],[64].

L'Espagne byzantine, province encore plus périphérique de l'Empire, peut encore moins être secourue par Constantinople quand elle est confrontée au regain de force des Wisigoths. Si Léovigild reconnaît formellement l'autorité byzantine à son arrivée au pouvoir en 569, il entreprend bien vite une entreprise d'unification de la péninsule, combattant les Suèves et reprenant du terrain à la province byzantine. Il semble avoir conquis notamment la ville de Medina-Sidonia en 571. Il réaffirme également la souveraineté wisigothique sur Cordoue en 572, peut-être aux dépens des Byzantins, avant qu'un traité de paix soit conclu[65],[66],[67].

Perse

frontière entre les empires perse et byzantin
Frontière entre les Empires byzantin et perse à la mort de Justinien. La Svanétie se trouve au nord-est de la Lazique.
Carte du sud du Moyen-Orient et de la région de la mer Rouge où Sassanides et Byzantins se disputent l'alliance des peuples aux périphéries de leurs empires.

Si Justin défend difficilement les possessions occidentales reprises par Justinien, c'est qu'un nouveau conflit monopolise toutes ses forces en Orient. Déjà, sous Anastase, plusieurs villes comme Martyropolis et Amida sont tombées aux mains des Sassanides. En 532 d'abord, puis en 562, Justinien a signé des accords avec le roi Khosro Ier qui l'ont laissé libre de reconquérir l'Afrique et la Sicile d'abord, avant de lui permettre de reprendre le royaume de Lazique et d'obtenir la liberté religieuse des chrétiens d'Arménie moyennant il est vrai un tribut de plus en plus élevé. Pour autant, cette paix reste fragile tant les sujets de contentieux restent nombreux. Celui-ci doit normalement servir à la défense des cols du Caucase contre les peuples nomades vivant au-delà, ce qui bénéficie autant aux Perses qu'aux Byzantins mais alors que le tribut est dû à échéance pluriannuelle, d'abord en 562 puis en 568-596, il est prévu qu'il devienne annuel à partir de 572[68].

D'entrée, Justin envoie un ambassadeur auprès du souverain Khosro Ier pour se faire reconnaître comme empereur mais également entamer des négociations. C'est Jean, fils de Domnentiolus, qui est chargé de cette mission. Les discussions sont longues et achopent sur différentes difficultés, dont le souhait des Byzantins de récupérer la souveraineté sur la Svanétie. L'ambiguïté autour du statut de cette région a volontairement été maintenue dans le traité de 562 mais Justin tente de forcer la main des Sassanides. La possession de cette région lui permettrait de sécuriser la frontière caucasienne[69]. Dans l'intervalle, l'empereur fait renforcer les défenses de Dara, ville frontière[70]. La mission de Jean est un échec et il est dupé par les Perses. Si les échanges d'émissaires se poursuivent, ils ne résolvent pas l'enjeu territorial caucasien[71].

Carte de l'expansion territoriale maximale des Göktürks, dont Justin II tente de se rapprocher contre les Sassanides.

La rivalité avec les Sassanides se cristallise également aux marges désertiques des deux empires. Les Byzantins s'appuient alors sur les Ghassanides. Cette tribu arabe joue traditionnellement le rôle de supplétifs des Romains dans leur lutte contre les Perses, lesquels s'appuient plutôt sur les Lakhmides. Or, en 569, les Ghassanides sont attaqués par ces derniers, qui tentent de profiter de l'arrivée au pouvoir récente de Al-Mundhir III ibn al-Harith parmi les Ghassanides. Toutefois, le nouveau souverain s'illustre et repousse l'envahisseur[72]. Il demande ensuite à Justin II le versement du tribut qui garantit leur alliance mais il essuie un refus. L'empereur cherche probablement à réduire les dépenses impériales mais peut-être aussi à limiter la dépendance militaire de l'Empire à cet allié fortement autonome. Il aurait d'ailleurs commandité sans succès le meurtre du roi ghassanide après que celui-ci a exigé le versement de l'or[72]. Quoi qu'il en soit, cette décision contribue à la déstabilisation du front oriental et attise la conflictualité byzantino-sassanide. Finalement, en 575, sous l'impulsion du général Justinien, l'alliance avec les Ghassanides est rétablie[73].

En parallèle, Sassanides et Byzantins mènent une lutte d'influence dans différentes périphéries de leurs empires. Ainsi, au sud de la mer Rouge, le royaume d'Aksoum d'Ethiopie se dispute la suprématie régionale avec le royaume d'Himyar dans l'actuel Yémen. Alors que les Byzantins ont soutenu les prétentions expansionnistes des Aksoumites, les Himyarites tentent de les retourner en leur faveur. Cependant, Justin II aurait éconduit le roi Sayf ibn Dhi Yazan. Face à cet échec, les Himyarites se tournent vers les Sassanides qui leur offrent leur aide et leur permettent de recouvrer leur indépendance[74]. Pour Justin, c'est une violation du traité de 562 alors que les Sassanides estiment que c'est une réaction au rapprochement entre les Byzantins et les Göktürks[75]. En effet, Justin II est particulièrement intéressé par l'alliance avec cette, puissance de l'Asie centrale concurrente des Sassanides et qui vient d'essuyer un refus dans la recherche d'un accord commercial avec eux pour la vente de la soie. En 568-569, une ambassade turque se rend à Constantinople pour proposer une alliance, contre les Perses mais aussi contre les Avars perçus par les Göktürks comme un peuple vassal[76]. Justin y répond par l'envoi d'un ambassadeur, Zemarchus, en Sogdiane, qui participe à un raid des Göktürks contre les Sassanides avant de revenir en terres byzantines, probablement vers 571[77],[78]. Dans l'ensemble, cet essai d'alliance n'amène que peu de résultats concrets, si ce n'est possiblement d'inciter Justin à une certaine témérité, à la fois contre les Avars et les Sassanidess[79].

Cette rivalité croissante, qui s'exprime donc de diverses manières, contribue à attiser des tensions qui culminent en 572 avec la fin du versement du tribut aux Sassanides[80],. Il s'ensuit une longue guerre dont l'enjeu est surtout les provinces arméniennes où l'empire recrute la majorité de ses mercenaires et où les chrétiens sont obligés de se convertir de force au zoroastrisme imposé par Khosro[81],. En effet, l'essentiel de l'Arménie est alors sous domination sassanide et Khosro tente de renforcer l'emprise de son empire sur cette province périphérique et potentiellement hostile. Face à cette politique de plus en plus répressive, les Arméniens finissent par se révolter, ce qui contribue également à expliquer l'implication des Byzantins dans le conflit puisque des contacts sont attestés entre les princes arméniens et l'empereur byzantin dès 570[82],[83].

S'étant proclamé protecteur des chrétiens, Justin nomme son cousin, Marcien, magister militum per Orientem, le chargeant de venir au secours des Arméniens qui ont assassiné le gouverneur sassanide en 572. Toutefois, il ne peut prendre l'offensive cette année-là[84]. Il n'entre en Mésopotamie que l'année suivante et met le siège devant Nisibis (aujourd’hui Nusaybin en Turquie), une cité perdue par l'Empire romain en 363. La réaction perse est immédiate et sur deux front[85],s : une armée sassanide envahit la Syrie, Apamée est mise à sac, et plusieurs milliers de prisonniers sont déportés pour être livrés au khan des Turcs dont Khosro Ier espère se faire un allié. Une autre force perse vient alors délivrer Nisibis, après quoi elle se dirige vers la forteresse de Dara, principale place forte byzantine sur la frontière perse, qu'elle conquiert le [86],[87],[88],[37],[89].

Sur le front arménien, les Byzantins sont représentés par Justinien qui apporte son concours aux rebelles arméniens. Les Byzantins les aident notamment à reprendre Dvin dès 572. Grâce à ce succès et à l'appui des Ibères, qui s'allient aux Arméniens, les Byzantins prennent le dessus dans le Caucase et peuvent menacer l'Aghbanie, terre traditionnellement sous influence perse[90]. Toutefois, Justinien est bien vite rappelé du fait de frictions avec les Arméniens, liées possiblement à la destruction d'une église à Dvin.

Les dernières années

Les difficultés de l'armée byzantine face aux Sassanides, qui culminent avec la prise de Dara, sont souvent associés à la folie qui frappe Justin II à partir de 574, même si d'autres événements comme la défaite de Tibère contre les Avars sont aussi cités. Quoi qu'il en soit, l'empereur connaît une nette dégradation de sa santé mentale, déjà vacillante. Selon Jean d'Éphèse, son plus grand plaisir dans ses périodes paisibles est d'être promené à travers ses appartements dans une voiturette conduite par ses gardiens. Mais il a également des moments de rare violence où il pouvait s'en prendre physiquement à quiconque l'approchait ou tenter de se jeter par les fenêtres du palais qui durent être munies de barres[37],[91].

Des historiens et des chercheurs ont dressé plusieurs hypothèses pour expliquer cette maladie qui frappe l'empereur. Des signes avant-coureurs semblent témoigner d'une personnalité colérique et instable. Pour Harry Turtledove, dès 569, Justin présente des faiblesses psychiques qui pourraient avoir été accrues par le stress et les difficultés rencontrées par un Empire qui tend à s'affaiblir. Sur un plan médical, en s'appuyant sur les sources anciennes, Jerome Kroll et Bernard Bachrach notent des hallucinations, une tendance à la paranoïa, des accès de violence puisqu'il aurait mordu le patriarche à une occasion, des tendances dépressives et suicidaires et un affaiblissement physique généralisé. Pour ces chercheurs, la schizophrénie est une explication possible mais peu plausible étant donné que Justin connaît quelques épisodes de rémissions. Ils préfèrent l'hypothèse d'une hyperparathyroïdie qui semble correspondre aux symptômes connus, sans pouvoir avancer une quelconque certitude. Quoi qu'il en soit, ils rejettent l'idée que c'est la défaite contre les Perses ou les Avars qui est la cause unique du déclin psychique de l'empereur mais que celui-ci se déclare dans le contexte d'une maladie sous-jacente[92].

Conscient par moments d'être devenu incapable de gouverner l'Empire, Justin se repose sur Tibère, qu'il nomme césar, en faisant ainsi son successeur désigné. Toutefois, celui-ci doit partager la régence avec l'influence toujours prégnante de Sophie. Ainsi, elle persuade Khosro d'accorder une trêve d'une année limitée à la Mésopotamie en retour d’un paiement de 45 000 nomismata. À partir de ce moment, Sophie et Tibère règnent à titre de régents jusqu'à la mort de Justin en 578. Tibère lui succéda alors sans difficulté sous le nom de Tibère II Constantin[93],[37],[94].

Notes et références

Notes

  1. Selon Jean d'Ephèse, Justin aurait été insultant à l'égard des ambassadeurs avars et les aurait fait détenir quelques temps dans les environs de Constantinople avant de les chasser.
  2. Selon un récit rapporté par Paul Diacre, Longin aurait fait assassiner Alboïn en exploitant la volonté de vengeance de Rosemonde, épouse du roi lombard et fille du défunt souverain gépide Cunimond.

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Voir aussi

Sources primaires

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Bibliographie

Liens externes